DEJONGHE Bernard –

Bernard Dejonghe

Sculpteur céramiste, verrier

Tout le travail de Dejonghe, en céramique ou en verre, sort d’un creuset fait de terre, d’eau, de feu et de vent. Fusions, transformations.
Couleurs sorties d’une incandescence absolue.
Formes simples (cercle, triangle, carré), mais sans être trop parfaites, laissées irrégulières pour que l’on puisse y lire les lignes de la Terre, comme une partition de l’univers. C’est en compagnie d’un art tel que celui-là, art géopoétique dans mon vocabulaire, que l’ être humain, à l’écart du bruit et de la fureur, des bavardages ineptes et des discours creux, peut réapprendre à écouter le monde. Kenneth White

BOLIW: Objets Puissants , formes incertaines entre matière et être dans le culte du Kano en Afrique de l’Ouest , source de pouvoirs mystiques . Michel Leiris dans son livre l’Afrique Fantôme parle des Boliw, que Griaule avait volé dans les sanctuaires de Bandiagara …
Je fabrique ces pièces à l’envers , en jetant des plaques de terre dans des creux de moules qui ont servi à autre chose; donc sans les voir . Les pieds de support, sont construits ensuite rapidement . La forme retournée après séchage,et révélée, doit être «juste» ,avec un minimum d’intervention volontaire ou contrôlée. Ils sont des supports à fusions,transformations, et coulées contenues, du minéral qui constitue l’émail, par le feu. Idée d’énergie en mouvement .
Mon ami Patrick Girard, spécialiste de l’art de l’Afrique de l’Ouest, voyant ces pièces, me dit :
«mais ce sont des Boliw … » J’ai gardé ce nom ; c’est une rencontre .

Sur un voleur de feu
Le travail de Bernard Dejonghe, associe une technicité (et même une haute technologie), des préoccupations très antiques –ancestrales- et une actuelle –urgente- réflexion sur l’art.
J’appelle « rigueur » cette radicalité dans la démarche et les procédures de la céramique: cette façon brutale d’émailler et de tirer les différences colorées de la seule action du feu ; cette tension entre le cube dans lequel la forme de verre devrait s’inscrire et les ruptures que l’artiste impose au matériau; cette conversation entre le traitement de la limpidité du verre, sa « pureté » et le burinage qui vient le troubler sur telle de ses faces. « Rigueur », oui…
Lorsque le travail met en œuvre des savoir-faire aussi complexes et sophistiqués, lorsqu’il s’inscrit dans une tradition millénaire, lorsque l’artiste l’accompagne par une réflexion constante qui va de l’archéologie aux technologies de pointe, je m’attends toujours au pire. Il y a tant à dire, il y a tant à montrer, on est parcouru par tant de forces… Comment ne pas charger chaque objet que l’on fait ? Comment ne pas y ajouter tout ce que l’on sait faire et tout ce que l’on a appris ? Comment ne pas en rajouter ? Comment ne pas céder à la tentation de surcharger ?
J’ai dit « rigueur ». J’aurais pu dire aussi « simplicité », « dépouillement », « économie ». J’aurais pu dire « silence » C’est ce silence-là qui me fait rester longtemps face aux objets que Dejonghe propose ; qui fait qu’ils me reviennent en mémoire. Blocs et trouble mêlés. Moins pour les interroger, que pour laisser les interrogations qu’ils contiennent ou supposent, s’imposer à moi.
Ces objets, formes de terre, blocs de verre, ne me quittent pas. Leurs colorations, leur transparence perturbées perturbent mon regard à chaque instant. Je parle, non de ce que je vois, mais de ce regard que je porte en dedans de moi, ou qui me porte, je ne sais trop. Entre les objets que je regarde et mes yeux, viennent s’interposer les travaux de Dejonghe, comme des loupes sans grossissement, comme des filtres sans effet, ou du moins… œuvres qui, selon le point de vue que j’adopte peuvent affirmer une présence sans altérer la vision que j’ai des choses, ou, tout au contraire, troubler les images que je perçois.
Quand je pense à Bernard Dejonghe, un fragment des Illuminations Rimbaud s’impose à moi immanquablement chaque fois : l’image de ce petit valet suivant l’allée « dont le front touche le ciel »… La phrase commence par « Je serais bien l’enfant… », mais ce début me revient après… l’enfant est « abandonné sur la jetée partie à la haute mer »… C’est que le monde de Bernard Dejonghe est moins de mer que de terre et de sol : ce monde aride des déserts qu’il parcourt et questionne. Enfant, Bernard Dejonghe l’est comme tous ceux dont Baudelaire dit qu’ils savent retrouver l’enfance à volonté…
Dans sa vie comme dans son travail d’artiste, planté dans la terre qu’il brasse et fait fleurir, tutoyant le feu, Bernard Dejonghe « touche le ciel ».
Il nourrit son travail et sa réflexion d’artiste de la longue histoire des hommes, de celle des étoiles, pour en tirer ces formes, simples, premières –brèves dit-il parfois- efficaces, qui remuent en nous des souvenirs ignorés et nous inventent une profusion de futurs possibles.
Pour le coup, c’est un autre fragment des Illuminations qui me revient en mémoire… Celui qui me fait voir Bernard Dejonghe qui tend « des chaînes d’or d’étoile à étoile » et qui danse… Un voleur de feu, en somme… Raphaël Monticelli

 


Cet artiste a participé au 19PaulFort à :
> L’exposition « Aux confins de la terre et du feu – Quatre artistes voyageurs » du 19 novembre au 13 décembre 2020